- La décision de l’administration Trump de mettre fin au statut de protection temporaire (Temporary Protected Status, TPS) accordé aux Haïtiens a suscité une vive inquiétude parmi ces derniers, qui craignent d’être renvoyés vers l’une des crises des droits humains les plus graves au monde.
- Des familles haïtiennes subissaient déjà de graves conséquences économiques et sociales avant même que la Cour suprême ne rende sa décision autorisant la poursuite de la résiliation du TPS.
- Le Congrès devrait agir sans délai afin de préserver les protections accordées aux Haïtiens au titre du TPS. Il devrait également envisager d’offrir une voie vers la résidence permanente légale ou d’autres formes de protection durable aux migrants ayant des liens de longue date avec les États-Unis, notamment les nombreux bénéficiaires haïtiens du TPS.
(Miami) – La décision de l’administration Trump de mettre fin au statut de protection temporaire (Temporary Protected Status, TPS) pour les Haïtiens a suscité une vive inquiétude au sein des communautés haïtiennes de Floride qui craignent des séparations familiales, des pertes d’emploi et des expulsions vers un pays en proie à la violence et à une crise humanitaire, ont déclaré aujourd’hui Human Rights Watch et Sant La Haitian Neighborhood Center. La décision rendue le 25 juin 2026 par la Cour suprême des États-Unis, autorisant la poursuite de la procédure mettant fin au TPS, a rendu ces craintes immédiates et pressantes, exposant des centaines de milliers d’Haïtiens au risque de perdre leur protection.
Le TPS est un dispositif prévu par la législation américaine qui permet au pouvoir exécutif d’accorder aux détenteurs de certaines nationalités déjà présents aux États-Unis le droit de vivre et de travailler dans ce pays pendant une période déterminée, lorsque les conditions dans leur pays d’origine sont trop dangereuses pour qu’ils puissent y retourner. L’administration Trump avait décidé de mettre fin au TPS pour les Haïtiens, en faisant valoir que la situation dans ce pays s’était améliorée et que « l’effondrement de la gouvernance » rendait Haïti incapable de contrôler les flux migratoires. Un tribunal fédéral de district avait temporairement bloqué cette décision le 3 février 2026. La Cour suprême a infirmé cette décision, permettant ainsi à la suppression du TPS de prendre effet pendant que le litige se poursuit.
« Sans les protections du TPS, les Haïtiens risquent d’être renvoyés vers l’une des crises des droits humains les plus dévastatrices au monde », a déclaré Juanita Goebertus, directrice de la division Amériques à Human Rights Watch. « Le Congrès devrait agir rapidement afin de préserver les protections du TPS pour les Haïtiens, et d’empêcher ces renvois. »
Certains membres du Congrès se sont empressés de réagir face à cette crise imminente. Le 16 avril, la Chambre des représentants a adopté un projet de loi visant à prolonger le TPS accordé aux Haïtiens jusqu’en avril 2029, mais celui-ci n’a pas été adopté par le Sénat. Le 19 juin, un groupe de sénateurs a présenté un projet de loi complémentaire qui obligerait le secrétaire à la Sécurité intérieure à accorder le TPS aux Haïtiens et à préserver les protections dont ces personnes bénéficient aux États-Unis. Le 25 juin, la députée de Floride Frederica Wilson a présenté un projet de loi visant à protéger les Haïtiens aux États-Unis contre l’expulsion, et à offrir aux familles haïtiennes installées de longue date une voie d’accès à la résidence permanente. Le Congrès n’a toutefois adopté aucun de ces projets de loi, et la décision de l’administration Trump de mettre fin au TPS devrait prochainement entrer en vigueur. En outre, le 26 juin, la représentante Debbie Wasserman Schultz a annoncé son intention de présenter le TPS Review Act, un texte qui permettrait un examen judiciaire et parlementaire des décisions mettant fin au TPS.
En partenariat avec Sant La, Human Rights Watch a mené des entretiens avec 40 bénéficiaires haïtiens du TPS à Miami, en Floride, ainsi qu’avec 15 représentants d’organisations communautaires. Les chercheurs ont également examiné des informations provenant du gouvernement américain et d’autres organisations haïtiennes et internationales.
Les bénéficiaires haïtiens du TPS ont déclaré que, s’ils étaient renvoyés en Haïti, des groupes criminels les prendraient pour cible à des fins d’enlèvement et d’extorsion, partant du principe qu’ils disposent d’argent après avoir vécu aux États-Unis.
« Perdre le TPS reviendrait à une condamnation à mort », a déclaré un Haïtien âgé de 28 ans. « S’ils m’expulsent vers Haïti, les gens penseront que j’ai de l’argent parce que j’ai vécu à l’étranger. Ils tenteront de m’extorquer de l’argent ou de m’enlever. Et comme je n’ai ni argent ni économies pour payer, ils me tueront. »
Ces craintes s’inscrivent dans un contexte d’aggravation des crises sécuritaire, humanitaire et des droits humains en Haïti. Des groupes criminels contrôlent environ 90 % de la capitale haïtienne, Port-au-Prince, et ont étendu leur présence à de nouvelles régions. Plus de 8 200 personnes ont été tuées entre janvier 2025 et mars 2026, et dans au moins 20 incidents, des groupes criminels ont tué au moins trois personnes. Les violences sexuelles sont généralisées, et le recrutement d’enfants par des groupes criminels est en hausse. Près de 1,5 million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, dont près de la moitié sont des enfants, et 5,83 millions de personnes, soit 52 % de la population, souffrent d’insécurité alimentaire aiguë, le niveau le plus élevé jamais enregistré en Haïti.
« Il y a trois ans, des membres de groupes criminels ont fait irruption chez moi, à Delmas, et ont volé tout ce que nous possédions », a raconté une aide-soignante diplômée de 28 ans originaire de Port-au-Prince. « Ils ont tué mon père et nous ont violées, ma sœur et moi. Ma sœur s’est donné la mort quelques jours plus tard ; elle ne supportait pas ce qui nous était arrivé. J’ai trouvé la force de continuer, et quand j’ai eu l’occasion de venir aux États-Unis avec l’aide d’un proche, je n’ai pas hésité. C’était la seule façon de survivre. »
Environ 330 000 Haïtiens bénéficiaient du TPS aux États-Unis avant que l’administration Trump ne décide de mettre fin à cette désignation, dont environ 158 000 en Floride, où se trouve la plus grande population d’immigrés haïtiens du pays. Beaucoup travaillent dans les secteurs de la santé, des soins aux personnes âgées, de la construction, du tourisme et de l’hôtellerie. Selon FWD.us, une organisation bipartisane de défense des droits politiques axée sur l’immigration, les bénéficiaires du TPS en Floride contribuaient à hauteur d’environ 2,6 milliards de dollars par an à l’économie de cet État, dont environ 1,5 milliard de dollars rien que dans la région métropolitaine de Miami.
Human Rights Watch a constaté que les familles haïtiennes de Floride subissaient déjà de graves conséquences économiques et sociales avant même la décision de la Cour suprême. Au cours des mois précédents, selon les bénéficiaires du TPS, l’expiration des cartes de permis de travail, les retards dans les renouvellements et la confusion des employeurs quant à leur statut juridique avaient coûté leur emploi à certaines personnes, réduit les revenus d’autres et laissé des familles dans l’incapacité de payer leur loyer, d’acheter de quoi se nourrir, d’accéder aux soins de santé et de subvenir aux besoins de leurs proches en Haïti. Certains parents avaient cessé d’envoyer leurs enfants à l’école ou évitaient les rendez-vous médicaux par crainte d’un contact avec les autorités.
Des membres du personnel de Sant La et les représentants d’autres organisations interrogées ont déclaré que l’expiration du TPS et de l’autorisation de travail qui y est liée aurait des conséquences immédiates. Thamara Labrousse, directrice exécutive de Sant La, a expliqué que de nombreuses familles vivaient au jour le jour, et ressentiraient immédiatement l’impact économique. « Sans la possibilité de travailler, les gens auront du mal à nourrir leur famille et à garder un toit au-dessus de leur tête. Certains pourraient se retrouver sans abri, ce qui créerait une crise humanitaire pour les Haïtiens aux États-Unis. »
Une Haïtienne de 25 ans qui travaillait comme aide-soignante auprès d’un homme âgé a expliqué avoir perdu son emploi en février, après que son employeur eut conclu que son TPS avait pris fin, malgré ses efforts pour expliquer l’incertitude juridique. « Après mon licenciement, tout a empiré », a-t-elle déclaré. « Je n’ai pu trouver que quelques heures de travail dans un salon de coiffure, et je loge chez un voisin car je n’ai pas assez d’argent pour payer un loyer. La situation va encore empirer s’ils me retirent mon permis de travail, car alors personne ne m’embauchera. Je ne sais pas comment je vais survivre. »
Le Sénat devrait adopter sans délai le projet de loi approuvé par la Chambre des représentants, qui préserverait la protection du TPS pour les Haïtiens jusqu’en avril 2029, ont déclaré Human Rights Watch et Sant La. Dans le cadre d’une réforme migratoire plus large, le Congrès devrait également envisager d’offrir une voie vers la résidence permanente légale ou d’autres formes de protection durable aux migrants ayant des liens de longue date avec les États-Unis, notamment les nombreux bénéficiaires haïtiens du TPS.
Non seulement les conditions en Haïti ne se sont pas améliorées, mais la situation s’est considérablement détériorée depuis que le TPS a été désigné pour la première fois en 2010. En vertu du droit international des droits humains, les gouvernements ne devraient pas renvoyer des personnes vers des pays où leur vie, leur liberté ou leur intégrité physique courent un risque grave. Ce principe, connu sous le nom de « non-refoulement », découle de plusieurs traités internationaux, notamment la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés et son protocole de 1967, ainsi que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
Expulser des Haïtiens vers leur pays reviendrait à les renvoyer vers l’une des crises humanitaires et des droits humains les plus graves au monde. Depuis 2022, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés et le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme ont à plusieurs reprises appelé les États à ne pas renvoyer de force des Haïtiens, invoquant des risques pour la sécurité et la santé pouvant mettre leur vie en danger, des abus généralisés et l’absence de conditions permettant des retours sûrs, dignes et durables.
« Les conséquences des mesures prises par l’administration Trump se feront sentir non seulement auprès des bénéficiaires haïtiens du TPS, mais aussi pour les lieux de travail, dans les écoles et au sein des communautés qui dépendent d’eux », a déclaré Thamara Labrousse. « Les bénéficiaires haïtiens du TPS ont construit leur vie dans ce pays et font partie intégrante du tissu social et économique des communautés de Floride et de l’ensemble du pays. »
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Human Rights Watch a mené des entretiens en personne dans le sud de la Floride du 14 au 20 avril 2026. Sant La Haitian Neighborhood Center a soutenu cette recherche en aidant à identifier les Haïtiens bénéficiaires du TPS, des organisations locales travaillant sur les questions d’immigration et des organisations fournissant des services aux communautés haïtiennes en Floride.
Les chercheurs de Human Rights Watch ont également contacté quatre centres de santé et établissements de soins pour personnes âgées qui emploient des travailleurs haïtiens ayant précédemment bénéficié du TPS. Human Rights Watch a examiné des informations provenant du Département américain de la Sécurité intérieure (US Department of Homeland Security) et des avis publiés au Journal officiel fédéral, ainsi que des documents émanant du Sénat américain, de Haitian Bridge Alliance et du Conseil américain de l’immigration (American Immigration Council). Human Rights Watch a également analysé des données provenant de FWD.us, du Migration Policy Institute, ainsi que d’organisations haïtiennes et internationales.
Les entretiens avec des bénéficiaires haïtiens du TPS ont été menés sous couvert d’anonymat, afin de les protéger contre d’éventuelles conséquences liées à l’application de la législation sur l’immigration aux États-Unis.
Pourquoi les Haïtiens ont fui et ne peuvent pas rentrer chez eux
Depuis plusieurs années, Haïti est confronté à des crises politique, sécuritaire, économique et humanitaire qui se superposent et qui ont progressivement érodé la capacité du pays à protéger la population et à garantir l’accès aux services essentiels. Le séisme de 2010, l’épidémie de choléra, les ouragans dévastateurs, l’instabilité politique chronique et l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021 ont tous contribué à aggraver l’effondrement institutionnel.
Cet effondrement a créé les conditions permettant à des groupes criminels d’étendre leur contrôle territorial dans la région métropolitaine de Port-au-Prince et de commettre des abus généralisés contre la population. La situation sécuritaire s’est encore détériorée à partir de 2023, lorsque les groupes criminels alors les plus importants d’Haïti, le G9 et le G-Pèp, se sont disputé le contrôle des communes de Port-au-Prince. En 2024, ils ont annoncé la formation d’une coalition, « Viv Ansanm » (« Vivre ensemble » en créole) qui a mené des attaques coordonnées à Port-au-Prince.
Les personnes interrogées, arrivées aux États-Unis entre 2012 et 2024, provenaient de milieux très divers en Haïti. Certaines ont déclaré avoir réussi à poursuivre des études universitaires et à se construire une vie de classe moyenne dans ce pays malgré la situation chaotique qui y règne, grâce à une carrière, un emploi, une entreprise ou d’autres sources de revenus, mais que les extorsions, les menaces et les meurtres perpétrés par des groupes criminels les avaient poussées à chercher refuge aux États-Unis.
Une femme de 22 ans, qui travaille comme femme de ménage à Miami, a raconté avoir fui Haïti après que des groupes criminels ont incendié sa maison à Delmas alors que ses parents s’y trouvaient, parce que son père avait refusé de céder à une tentative d’extorsion. « Ils sont venus chez moi pendant la nuit et ont mis le feu à la maison ; mes parents étaient à l’intérieur et ont péri dans les flammes », a-t-elle déclaré. « Ils voulaient nous brûler vifs parce que mon père avait refusé de leur verser les 200 dollars qu’ils exigeaient, mais cela représentait tout ce qu’il gagnait en travaillant pour une entreprise textile à l’époque [en 2021]. J’ai survécu parce que mon père m’avait envoyée quelques jours plus tôt chez une tante. »
Deux sœurs, âgées de 34 et 41 ans, arrivées aux États-Unis en 2023 et travaillant dans une résidence-services en Floride – l’une comme aide-soignante et l’autre au service d’entretien ménager –, ont expliqué avoir fui Haïti après des années de violence et de peur. En Haïti, toutes deux avaient obtenu des diplômes universitaires en administration. L’une des sœurs, qui avait travaillé pour une entreprise privée à Cité Soleil, a raconté que l’année où elle a fui Haïti, elle entendait des coups de feu presque tous les jours en se rendant au travail, car des groupes criminels s’affrontaient à proximité. « Je ne savais jamais quand une balle allait m’atteindre et que je tomberais morte », a-t-elle déclaré. « Plusieurs de mes collègues ont été tués de cette manière, par des balles perdues. »
Sa sœur a expliqué avoir décidé de fuir après qu’une autre de leurs sœurs eut survécu à une tentative d’enlèvement. Elle a démissionné de son travail et a déposé une demande de d’admission conditionnelle pour raisons humanitaires (« humanitarian parole ») avec l’aide d’un proche résidant aux États-Unis. « Je n’arrêtais pas de me demander : s’ils m’enlèvent, qu’adviendra-t-il de mon enfant ? » a-t-elle déclaré. « Cette peur m’accompagnait chaque jour… Je ne voulais pas laisser mon enfant sans mère. »
Un homme de 27 ans originaire de Cité Soleil, qui travaille aujourd’hui comme agent d’entretien dans une maison de retraite en Floride, a raconté que des membres d’un groupe criminel avaient tué l’un de ses amis et avaient tenté de le tuer lui-même après qu’ils n’avaient pas pu payer l’argent exigé par les membres du groupe.
« C’était mon meilleur ami », a raconté cet homme. « Nos parents avaient fait de gros efforts pour nous envoyer à l’université, ce qui a laissé croire aux membres du groupe criminel que nous étions riches, alors même que nous étudiions à l’Université d’État d’Haïti, qui est publique. Ils exigeaient que mon ami et moi payions chacun 50 dollars par mois, mais nous n’avions même pas 10 dollars par mois pour nos propres dépenses. Un jour, alors que nous revenions de l’université, ils nous ont tendu une embuscade et ont ouvert le feu sur nous, tuant mon ami. J’ai réussi à m’échapper. » Il a expliqué avoir abandonné ses études d’ingénieur, et que sa famille l’avait aidé à se rendre aux États-Unis.
Une femme âgée de 36 ans, qui travaillait comme avocate à Port-au-Prince et travaille aujourd’hui comme aide-soignante certifiée à Miami, a déclaré avoir fui Haïti après que des membres d’un groupe criminel ont attaqué son domicile à Delmas en juillet 2022. « Ils nous ont tout volé et m’ont violée », a-t-elle déclaré. « Je n’avais d’autre choix que de quitter le quartier, mais je savais que, où que j’aille, cela pourrait m’arriver à nouveau. » Sa mère, a-t-elle expliqué, a rassemblé ce qu’elle a pu pour l’aider à fuir aux États-Unis.
Des membres d’un groupe criminel ont également attaqué le domicile d’une femme de 31 ans qui avait travaillé comme ingénieure pour une multinationale en Haïti et qui exerce désormais le métier d’aide-soignante dans une résidence-services en Floride. Elle a déclaré qu’ils l’avaient violée et avaient tué son frère. « Ils violent les femmes pour nous asservir et détruire nos familles », a-t-elle déclaré. « Il n’y a ni police ni autorité de l’État pour les arrêter. Nous n’avons nulle part où aller pour nous sauver. La seule option est de fuir le pays. »
La violence s’est encore aggravée en 2025, le nombre d’homicides ayant atteint un nouveau pic dans le cadre des opérations de sécurité. Cette augmentation s’est produite dans un contexte d’instabilité politique croissante suite à la mise en place d’un gouvernement de transition. Les autorités de transition ont créé une « Task Force » pour lutter contre les groupes criminels. Cette initiative s’est largement appuyée sur des attaques dangereusement irresponsables menées à l’aide de drones armés de munitions explosives qui ont coûté la vie à de nombreux habitants ainsi qu’à des membres présumés de groupes criminels.
Malgré une réponse internationale visant à stabiliser la situation, notamment l’autorisation par le Conseil de sécurité de l’ONU de la mission multinationale d’appui à la sécurité dirigée par le Kenya et son déploiement en 2024, puis sa transition en 2025 en une nouvelle Force de répression des gangs (Gang Suppression Force), la situation sécuritaire en Haïti a continué de se détériorer.
Les groupes criminels ont désormais étendu leur présence au-delà de la capitale à au moins cinq des dix départements d’Haïti, et la violence n’a cessé de s’intensifier. Selon les chiffres de l’ONU, les homicides ont augmenté d’environ 180 % entre 2022 et 2025. Les données disponibles pour 2026 indiquent que cette tendance s’est poursuivie, avec au moins 2 300 personnes tuées au 15 juin. Les conséquences humanitaires ont été dévastatrices, avec un nombre record de 6,4 millions d’Haïtiens ayant besoin d’une aide humanitaire.
Plusieurs Haïtiens bénéficiaires du TPS ont déclaré à Human Rights Watch qu’ayant vécu aux États-Unis, les groupes criminels les considéreraient comme des « Haïtiens blancs », c’est-à-dire des personnes fortunées, ce qui ferait d’eux des cibles immédiates pour les enlèvements et l’extorsion.
Même ceux qui ont déclaré qu’ils tenteraient peut-être d’éviter les zones contrôlées par des groupes criminels s’ils rentraient ont indiqué que la vie serait impossible compte tenu de l’effondrement quasi total du pays. « Je ne peux pas rentrer », a déclaré une femme de 33 ans qui travaille aujourd’hui comme aide-soignante dans un hôpital de Miami. « Au mieux, je devrais m’installer dans une ville en dehors de la capitale, mais même là-bas, je ne sais pas comment je survivrais. Il n’y a ni travail, ni nourriture, rien. Mes seules options seraient de mourir de faim ou de violence. »
Plusieurs personnes ont exprimé leur crainte d’être renvoyées vers des pays tiers avec lesquels elles n’ont aucun lien, une pratique que Human Rights Watch a documentée dans le cadre des politiques migratoires abusives de l’administration Trump. « Si le gouvernement américain m’envoie dans un autre pays, où je ne connais personne et où je ne parle pas la langue, ce serait comme être morte tout en étant encore en vie », a déclaré une femme de 36 ans qui travaille comme serveuse dans un hôtel de Miami.
Impact sur les bénéficiaires haïtiens du TPS en Floride
Depuis que l’administration Trump a décidé de mettre fin au TPS pour les Haïtiens, de nombreux bénéficiaires haïtiens du TPS en Floride sont confrontés à une incertitude juridique et financière prolongée. Des défenseurs des droits communautaires ont déclaré à Human Rights Watch que, même avant la décision de la Cour suprême, de nombreuses personnes dont les permis de travail liés au TPS avaient expiré n’avaient pas reçu leur renouvellement à temps, bien qu’elles en aient fait la demande à l’avance, ce qui les laissait dans l’incertitude quant à leur capacité à continuer de travailler, à accéder aux services ou à prendre des décisions fondamentales pour elles-mêmes et leurs familles. À mesure que le TPS et les autorisations de travail associées arrivent à expiration, cette incertitude a cédé la place à la réalité : de nombreuses familles haïtiennes perdent leur statut légal, leurs revenus et la protection contre l’expulsion.
Un bénéficiaire du TPS âgé de 41 ans, résidant à Miami qui travaillait dans la construction, a déclaré avoir perdu son emploi plus tôt cette année après l’expiration de sa carte de permis de travail liée au TPS, car son employeur craignait des problèmes avec les autorités migratoires. « Je ne sais plus comment je vais subvenir aux besoins de ma famille », a-t-il déclaré. « J’ai deux enfants, et l’un d’eux a besoin d’un traitement médical continu pour une anémie sévère. Actuellement, nous survivons grâce à ce que gagne ma femme en tant que cuisinière dans un restaurant, mais cela ne suffit pas pour payer le loyer, la nourriture et les frais médicaux. »
Une femme de 36 ans, arrivée aux États-Unis après que des membres d’un groupe criminel ont tenté de l’enlever, et qui a demandé le TPS en 2021, a déclaré que sa carte de permis de travail avait expiré, mais que son employeur l’avait autorisée à continuer de travailler car elle avait déposé sa demande de renouvellement dans les délais. « Je ne sais pas ce qui se passera si mon patron décide de me licencier », a-t-elle déclaré. « Lui aussi a peur de subir des conséquences s’il continue à m’employer. »
Avant même la décision de la Cour suprême, les employés de Sant La, le personnel des centres de santé privés et les représentants d’autres organisations communautaires ont déclaré que des familles haïtiennes avaient limité leurs déplacements et évitaient les hôpitaux, les écoles, les possibilités d’emploi et les rendez-vous auprès des services sociaux. Un médecin qui soigne des patients haïtiens dans le sud de la Floride a expliqué que de nombreux bénéficiaires du TPS avaient peur de quitter leur domicile, même pour recevoir des soins médicaux, car ils craignaient d’être interpellés, interrogés ou de ne pas pouvoir rentrer chez eux. En conséquence, a-t-il ajouté, certains patients ont manqué leurs rendez-vous, ont eu du mal à poursuivre leur traitement ou à se procurer des médicaments, et ont souffert de problèmes de santé liés au stress.
La Dre Marie Flore Lindor-Latortue, représentante de l’Association of Exchange and Development of Activities and Partnership, une organisation basée à Miami qui travaille avec des familles haïtiennes et des bénéficiaires du TPS, a déclaré que certains parents avaient cessé d’envoyer leurs enfants à l’école publique. « Ils craignent que leurs enfants ne soient utilisés pour les identifier, localiser leur domicile et les exposer à une détention », a expliqué la Dre Lindor-Latortue. « Certains parents sont passés de l’enseignement public à l’enseignement à domicile », a-t-elle ajouté, invoquant la crainte des opérations de contrôle migratoire signalées dans d’autres États.
Une mère de 37 ans, qui travaillait auparavant comme aide-soignante à domicile dans le sud de la Floride, a déclaré avoir cessé d’envoyer sa fille de 12 ans à l’école avant la décision de la Cour suprême et lui dispensait désormais un enseignement à domicile en raison de l’incertitude entourant le statut juridique de sa famille. Elle a expliqué que, même si la procédure judiciaire était toujours en cours, de nombreuses familles craignaient que des documents périmés ne les exposent à des mesures de contrôle de migration. « Nous avons vu ce qui s’est passé dans d’autres États, comment l’ICE [service de l’immigration et des douanes] s’est rendu dans des écoles ou s’est servi des écoles pour identifier les enfants immigrants et leurs familles », a-t-elle déclaré. « Nous avons peur que cela puisse nous arriver. »
La directrice exécutive de Sant La a indiqué que de nombreux Haïtiens bénéficiaires du TPS n’avaient prévu aucun plan d’urgence pour leurs enfants citoyens américains. « De nombreuses familles n’ont pas encore décidé si leurs enfants resteraient aux États-Unis avec un tuteur ou partiraient avec elles », a-t-elle expliqué, « en partie parce qu’elles manquent de soutien juridique, d’informations fiables ou de ressources pour se préparer à une éventuelle séparation. »
Les conséquences s’étendent également à l’accès aux soins de santé. Un médecin qui soigne des Haïtiens bénéficiant du TPS dans un centre de santé privé du sud de la Floride a déclaré avoir constaté une augmentation marquée des rendez-vous annulés, des patients ayant du mal à poursuivre leur traitement ou à se procurer des médicaments, ainsi que des cas d’hypertension liés au stress. Même avant la décision de la Cour suprême, moins de patients se présentaient en personne, a-t-il expliqué, car les efforts de l’administration Trump pour mettre fin au TPS avaient poussé beaucoup d’entre eux à craindre de quitter leur domicile. Sa clinique a commencé à explorer les possibilités offertes par la télémédecine et les soins à domicile. « Les gens ont tout simplement peur de sortir », a-t-il déclaré.
Les associations locales qui fournissent une aide juridique et des services sociaux aux familles haïtiennes du sud de la Floride ont décrit la même tendance. « Les gens ne se présentent pas aux rendez-vous, aux ateliers ou aux programmes », a déclaré un membre du personnel de Sant La. « La baisse de la fréquentation n’est pas due au fait que les gens n’ont plus besoin d’aide, mais parce qu’ils ont peur de la demander. »
Protection des Haïtiens aux États-Unis
Le 12 janvier 2010, un séisme d’une magnitude de 7,0 a frappé les environs de Port-au-Prince, provoquant la pire catastrophe humanitaire de l’histoire d’Haïti. Le gouvernement haïtien a estimé que plus de 222 000 personnes avaient trouvé la mort, que 300 000 avaient été blessées et que près de 2,3 millions avaient été déplacées. Les pertes ont été estimées à 7,8 milliards de dollars, soit plus de 120 % du produit intérieur brut d’Haïti en 2009. Cette catastrophe a exacerbé les pressions migratoires de longue date, alimentées par la fragilité de l’État, l’instabilité politique, la pauvreté, la violence et l’accès limité aux biens et services de base ainsi qu’aux opportunités économiques.
Les États-Unis ont réagi en adoptant plusieurs mesures migratoires qui se recoupaient, notamment l’octroi initial du TPS aux Haïtiens éligibles se trouvant déjà sur le territoire américain, une suspension temporaire des expulsions vers Haïti, une admission conditionnelle pour raisons humanitaires concernant certains Haïtiens, puis, par la suite, le programme de réunification de familles haïtiennes (Haitian Family Reunification Parole Program).
L’administration Obama a renouvelé la désignation d’Haïti au titre du TPS en 2011, invoquant la lenteur de la reconstruction après le séisme et l’épidémie de choléra, puis a prolongé ce statut jusqu’en juillet 2017 en raison de la persistance des crises humanitaires et des problèmes d’infrastructures, notamment les conséquences de l’ouragan Sandy et les épidémies récurrentes de choléra. La première administration Trump a d’abord prolongé la désignation d’Haïti au titre du TPS jusqu’au 22 janvier 2018, mais a ensuite décidé d’y mettre fin. Cette décision a été retardée par des recours judiciaires et, finalement, annulée par l’administration Biden avant que le fond de l’affaire ne puisse être tranché.
À la suite de l’assassinat du président Moïse en juillet 2021 et d’un deuxième séisme dévastateur en août 2021, l’administration Biden a renouvelé la désignation d’Haïti au titre du TPS le 3 août, invoquant de graves problèmes de sécurité, des troubles sociaux, une recrudescence des violations des droits humains, une pauvreté extrême et un manque de ressources de base. Par deux nouvelles désignations ultérieures, l’administration Biden a élargi l’éligibilité au TPS aux Haïtiens arrivés plus récemment, les protections devant rester en vigueur jusqu’au 3 février 2026.
En 2025, l’administration Trump a d’abord raccourci la prolongation du TPS pour Haïti jusqu’en août 2025, puis a annoncé qu’elle mettrait fin à cette désignation en septembre 2025, affirmant que la situation en Haïti ne justifiait plus l’octroi d’une protection. Un juge fédéral a bloqué cette décision, estimant que l’administration ne disposait pas de l’autorité légale de réduire la durée d’une protection TPS déjà en vigueur. Le Département américain de la Sécurité intérieure a publié un nouvel avis de résiliation en novembre 2025, qui ne visait pas à raccourcir la période de TPS existante, mais fixait la date de fin au 3 février 2026.
Le 2 février 2026, un tribunal fédéral de district de Washington a suspendu la résiliation dans l’attente d’un contrôle judiciaire, maintenant ainsi en vigueur les protections du TPS et les autorisations de travail. L’administration Trump a demandé un examen d’urgence à la Cour suprême, qui a accepté d’examiner l’affaire en procédure accélérée sans remettre en cause la suspension prononcée par le tribunal de district. Le 25 juin, la Cour suprême a statué que les bénéficiaires du TPS qui contestaient la résiliation n’avaient pas « droit à des ordonnances reportant les résiliations pendant la procédure », que la loi sur le TPS faisait obstacle à leurs recours non constitutionnels et que leur recours constitutionnel « échouerait probablement ».
Obstacles à d’autres formes de protection
Des représentants d’organisations communautaires haïtiennes en Floride ont déclaré que depuis 2010, de nombreux Haïtiens ont demandé le TPS, car il s’agit de la forme de protection la plus immédiate et la plus accessible à leur disposition. Ils ont indiqué que de nombreux Haïtiens remplissaient les critères d’éligibilité au TPS à la suite de prolongations et de redésignations successives, tandis que l’asile était souvent considéré comme coûteux, long et difficile à obtenir en raison de la charge de la preuve et de la manière dont les autorités américaines appliquent la norme juridique aux conditions en Haïti.
« En 2010, de nombreux Haïtiens, y compris des victimes de violences, se trouvaient déjà aux États-Unis sans statut légal », a déclaré une membre du personnel de Sant La. « Lorsque le TPS a été mis en place, bon nombre d’entre eux sont devenus éligibles. » Les prolongations et redésignations ultérieures, a précisé la représentante, ont permis à d’autres personnes ayant fui Haïti face à l’aggravation de la violence, de l’insécurité et de l’effondrement de l’État – certaines arrivant par voie terrestre ou maritime, d’autres grâce à l’admission conditionnelle pour raisons humanitaires (« humanitarian parole ») ou à d’autres programmes temporaires – de remplir les conditions requises pour bénéficier du TPS. « Beaucoup ont finalement demandé le TPS car c’était le moyen le plus rapide et le moins coûteux d’obtenir une protection et un permis de travail aux États-Unis », a déclaré le représentant.
Seules deux personnes interrogées ont déclaré avoir déposé une demande d’asile après leur arrivée aux États-Unis et que leur dossier était toujours en attente. La plupart ont toutefois indiqué qu’elles ne savaient pas quelles options s’offraient à elles pour régulariser leur statut d’immigration à leur arrivée, qu’elles se heurtaient à des barrières linguistiques car elles ne parlaient que le créole haïtien ou le français, et qu’elles n’avaient pas les moyens de se payer une assistance juridique.
Toutes ont déclaré avoir finalement déposé une demande de TPS car c’était l’option la plus accessible à leur disposition : la demande pouvait être soumise en ligne via les Services de citoyenneté et d’immigration des États-Unis en fournissant une pièce d’identité, un justificatif de domicile et en s’acquittant d’un paiement d’environ 40 à 50 dollars.
Une femme haïtienne âgée de 29 ans qui travaille comme aide-soignante à domicile en Floride a déclaré avoir demandé le TPS plutôt qu’une demande d’asile, même si elle avait été directement touchée par les violences en Haïti. Elle a expliqué qu’à son arrivée, elle ne comprenait pas bien l’ensemble des options de protection qui s’offraient à elle et qu’elle n’avait pas les moyens de faire appel à un avocat pour l’aider à introduire une demande d’asile. « Des membres de la communauté haïtienne m’ont dit que la solution la plus simple était de déposer une demande de TPS en ligne », a-t-elle expliqué. « Ce dont j’avais le plus besoin, c’était d’un permis de travail, afin de pouvoir subvenir à mes besoins et envoyer de l’argent à ma famille. »
Si le TPS offre une protection temporaire contre l’expulsion et donne accès à un permis de travail, il n’ouvre toutefois pas la voie à la résidence permanente. En conséquence, de nombreux Haïtiens bénéficiaires du TPS ont vécu et travaillé légalement aux États-Unis pendant des années tout en restant dans un statut précaire et temporaire.
« Je suis arrivé aux États-Unis en 2021 pour fuir la catastrophe qui a frappé Haïti ; j’ai fondé une famille et trouvé plusieurs emplois. Je n’ai jamais cessé de travailler », a déclaré un homme de 34 ans qui avait travaillé dans le secteur de l’entretien ménager dans des hôtels et des restaurants, ainsi que dans la construction et le transport à Miami, grâce à un permis de travail lié au TPS. « En décembre 2025, mon permis de travail a expiré et j’ai déposé une demande de renouvellement. Mais dans le climat d’incertitude qui entoure le TPS, je n’ai reçu aucune nouvelle concernant ma demande, et mon employeur actuel m’a licencié. J’ai passé cinq ans à vivre dans une incertitude constante, incapable de faire des projets d’avenir et survivant au jour le jour. Aujourd’hui, sans revenus, ma famille et moi survivons grâce à l’aide de nos voisins. »