- Le gouvernement congolais et ses partenaires internationaux devraient donner la priorité à l’implication des communautés et limiter le rôle des forces de sécurité dans sa réponse à l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo.
- Le gouvernement et ses partenaires devraient surmonter des années de conflit, d’abus et de négligence qui ont mis à rude épreuve les systèmes de santé, érodé la confiance des citoyens et risquent de compliquer la réponse à Ebola.
- Les pays donateurs et les organisations internationales devraient réagir de toute urgence à l'épidémie, et veiller à ce que les fonds soient dépensés de manière efficace et responsable.
(Kinshasa, le 11 juin 2026) – Le gouvernement de la République démocratique du Congo et ses partenaires internationaux devraient donner la priorité à l’engagement communautaire et limiter le rôle des forces de sécurité dans la lutte contre la flambée épidémique de la maladie à virus Ebola dans l’est du pays, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.
« Le gouvernement congolais et ses partenaires devraient surmonter les années de conflit, de violence et d’abandon qui ont affaibli les systèmes de santé et érodé la confiance des citoyens, et qui risquent de compliquer la réaction face à Ebola », a déclaré Ida Sawyer, directrice de la division Crises et conflits à Human Rights Watch. « Cela implique de prendre toutes les mesures nécessaires pour minimiser le rôle des forces de sécurité et dialoguer étroitement avec les communautés affectées. »
En mai et juin 2026, Human Rights Watch a mené des entretiens avec neuf personnes, responsables de l’aide humanitaire ou expertes de la santé publique, ayant eu affaire aux épidémies d’Ebola actuelle et passées.
Le 17 mai, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a qualifié l’épidémie d’Ebola d’« urgence de santé publique de portée internationale ». L’ébolavirus de Bundibugyo, une souche pour laquelle on ne dispose d’aucun vaccin ni traitement approuvé et qui est fatale dans près de 50 % des cas, s’est propagé depuis des mois sans être détecté. Le démantèlement par l’administration Trump de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) en 2025, venant s’ajouter à des années de sous-financement des interventions humanitaires dans l’est de la RD Congo, ont pu contribuer à la lenteur de la détection du virus et des systèmes d’intervention rapide.
À la date du 6 juin, l’OMS comptait 515 cas confirmés en RD Congo, dont 91 décès, ainsi que 19 cas confirmés et deux décès dans l’Ouganda voisin.
Le virus Ebola se propage par contact avec les fluides corporels et cause de la fièvre, de graves céphalées, des douleurs musculaires, des vomissements, de la diarrhée, des hémorragies, puis la mort. Les femmes présentent un risque d’exposition disproportionné en raison de leur rôle plus fréquent de soignantes dans le cadre familial ou professionnel. La toilette mortuaire rituelle précédant l’enterrement peut contribuer à la contamination et exige une communication en matière de santé publique soigneusement conçue et culturellement adaptée permettant de sensibiliser aux pratiques. Les équipements de protection individuelle inadéquats font courir des risques aux soignants et favorisent la transmission du virus.
L’épidémie de 2018-20 avait tué 2 299 personnes. Les hostilités avaient empêché la surveillance, le suivi et le traitement efficaces de la maladie – autant d’actions cruciales pour lutter contre ce type de flambée épidémique – et créé ce que l’OMS a qualifié de « tempête parfaite ».
Lors de l’épidémie de 2018-20, l’implication des forces de sécurité congolaises avait entravé l’intervention sanitaire, politisé les soins et aggravé la méfiance au sein des communautés affectées, a déclaré Human Rights Watch. Des groupes armés avaient également tiré profit de l’afflux de financements en montant ce que les communautés locales décrivaient comme « le business Ebola ». Le Groupe d’étude sur le Congo, une organisation indépendante, a rapporté en 2021 que des belligérants exploitaient l’épidémie à des fins lucratives, créant des intérêts incitant à entraver l’intervention sanitaire.
L’épidémie actuelle est concentrée dans la province de l’Ituri, où les déplacements de masse et un système de santé dégradé par des années de conflit ont créé des conditions de risque élevé de propagation rapide d’Ebola. Or des groupes armés et les forces de sécurité de l’État avaient déjà ciblé des hôpitaux, des cliniques et du personnel de santé, ainsi que pillé du matériel médical. Un rapport publié en mai 2026 par la Coalition pour la sauvegarde de la santé lors des conflits (SHCC), un regroupement international d’organisations non gouvernementales et universitaires, a constaté qu’en 2025 il y avait eu 325 attaques contre des services de santé de la RD Congo – essentiellement dans l’est –, soit près de trois fois plus qu’en 2024.
En mai, des organisations humanitaires présentes dans l’Ituri ont averti qu’une insécurité persistante gênait la distribution de l’aide et l’apport de services médicaux. Le fait que des habitants aient attaqué des centres de soin dédiés à Ebola dans les villes de Rwampara et de Mongbwalu, dans l’Ituri, les 21 et 22 mai, illustre la méfiance des populations locales vis-à-vis de l’intervention de santé publique.
À plusieurs reprises, des groupes armés se sont impunément livrés à des massacres de civils et à d’autres violences dans l’Ituri. Dans le contexte d’un conflit intercommunautaire autour des terres et des ressources, la Coopérative pour le développement du Congo (CODECO) a attaqué des civils, surtout issus du groupe ethnique hema. À peine quelques semaines avant l’annonce de l’épidémie, il a été rapporté que les forces de la CODECO avaient tué 50 civils près de Pimbo, dans le territoire de Djugu, dans l’Ituri. Début 2026, les Forces démocratiques alliées (ADF), affiliées à l’État islamique, ont elles aussi tué de nombreux civils, dont près de 60 personnes dans le sud de l’Ituri.
Les forces armées congolaises ont aussi été responsables de graves abus, que Human Rights Watch a documentés. Aussi bien le Groupe d’experts de l’ONU que le Service international d’informations pour la paix (IPIS) ont rapporté que le gouvernement congolais était impliqué dans des trafics d’or dans la région, en collaboration avec des groupes armés.
La nécessité urgente de financements accrus et d’autres formes d’assistance – personnel formé, matériel médical et capacité de dépistage augmentée – devrait intégrer la transparence en matière d’attribution et de distribution des ressources ainsi qu’une communication efficace avec les communautés affectées. Il est important que la mission de maintien de la paix en RD Congo (MONUSCO) continue d’assurer son rôle de protection des civils, et que l’OMS coordonne étroitement ses activités avec cette mission.
L’étude des épidémies passées a démontré que l’engagement communautaire et les mesures de soutien social telles que l’aide alimentaire et les soins à domicile peuvent être plus efficaces que des mesures coercitives de confinement et peuvent contribuer à bâtir la confiance nécessaire à une réponse efficace. En novembre 2025, des niveaux alarmants de malnutrition aigüe ont été enregistrés dans des régions de l’Ituri et du Nord-Kivu, et près de 25 millions de personnes faisait face à un niveau élevé d’insécurité alimentaire entre septembre et décembre 2025, sachant qu’une aggravation des conditions était attendue en 2026. Or les gens sont plus susceptibles de se mettre en quarantaine volontaire s’ils ont de quoi se nourrir correctement. Lorsque les centres de traitement ne peuvent pas fournir des repas basiques, les familles risquent l’exposition en apportant des vivres elles-mêmes.
Le 28 mai, le gouvernement des États-Unis a annoncé une aide d’urgence à la RD Congo de 112 millions USD, mais cette somme est versée dans un système qui a été démantelé ces dernières années par des restrictions des budgets de l’aide humanitaire de la part de divers donateurs. Entre 2024 et 202, le gouvernement américain a réduit de plus de moitié l’aide aux interventions d’urgence en RD Congo, passée de 805 à 373 millions USD. Un médecin local a expliqué à Physicians for Human Rights qu’on « ne pouvait plus mener à bien la surveillance épidémiologique en raison de l’arrêt des financements d’USAID ». Un ancien haut responsable d’USAID, qui supervisait les interventions de l’agence lors d’épidémies précédentes de maladies infectieuses, a estimé qu’autrefois « USAID investissait afin de garantir qu’on ait le personnel, la logistique et le soutien opérationnel nécessaires, prêts à être activés en cas de flambée infectieuse. Ces investissements n’existant plus, les systèmes n’étaient plus en mesure d’être activés. »
Grace Tran, qui travaillait dans le domaine de la préparation aux crises liées à Ebola au sein d’USAID lors de l’épidémie de 2018, a expliqué que les coupes budgétaires avaient éliminé nombre de programmes de sensibilisation communautaire, essentiels dans un contexte de conflit : « Une grande partie de la confiance que nous avions construite s’est évaporée. »
Le retrait des États-Unis de l’OMS, en janvier, a aggravé la situation en éliminant le partage de données en temps réel et en forçant l’OMS à réduire son équipe de près d’un quart. Les États-Unis étaient absents de l’Assemblée mondiale de la santé, à Genève en mai, où les dirigeants mondiaux ont discuté d’une réaction internationale face à l’épidémie. Commentant le retrait de l’OMS, un ancien haut responsable d’USAID a déclaré à Human Rights Watch : « Le manque de coordination coûte des vies. Notre incapacité à nous coordonner est en train de tuer des gens. »
« La flambée d’Ebola dans une région ravagée par d’innombrables atrocités et des années d’abandon, aggravée par des réductions drastiques des financements alloués à la santé mondiale, a créé une catastrophe humanitaire », a conclu Ida Sawyer. « Les pays donateurs et les organisations mondiales devraient réagir d’urgence à l’épidémie, tout en s’assurant que les fonds alloués soient dépensés de manière efficace et transparente. »
Suite en anglais – prochainement disponible ici en français.
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